Évangile du dimanche 4 novembre 2018

Fête de la Toussaint, 31e dimanche ordinaire (année B), selon l’écrit de Marc 12, 28-34

Du pain sur la table

28 Un des scribes s’approche.
Les ayant entendu discuter, il voit que [Jésus] a bien répondu.
Il l’interroge: Quel précepte est le premier de tous?

29 Jésus répond: Le premier, c’est: «Écoute, Israël!
Le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.

30 Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être,
de toute ton intelligence et de toute ta force.»

31 Et le second, c’est: «Aime ton prochain comme toi-même.»
Il n’est pas d’autre précepte plus grand que ceux-là.

32 Le scribe lui dit: C’est bien, maître.
Tu as dit avec vérité qu’il est unique et qu’il n’en est pas d’autre que lui.

33 L’aimer de tout le coeur, et de toute la compréhension, et de toute la force,
et aimer le prochain comme soi-même,
c’est bien plus que tous les holocaustes et sacrifices.

34 Jésus, voyant qu’il a répondu avec sagesse, lui dit:
Tu n’es pas loin du Règne de Dieu!
Et personne n’ose plus l’interroger.

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Le commentaire du pain sur la table,

par Georges Convert.

Nous sommes en présence d’un texte qui, aux yeux de beaucoup,
peut être comme le résumé de l’Évangile: aimer Dieu et le prochain.
Par contre il peut être surprenant de voir le scribe juif être en accord avec Jésus
et déclarer qu’amour de Dieu et amour du prochain sont bien plus que les sacrifices du Temple.

La place du texte dans le récit de Marc
Notre passage se situe à la fin d’une série de controverses entre Jésus et les autorités de Jérusalem.
Jésus a fait son entrée dans Jérusalem comme l’humble messie monté sur un ânon.
Il a chassé les vendeurs du Temple,
ce qui lui vaut l’hostilité des grands prêtres, des scribes et des anciens  (cf. Mc 11,27).
Ces derniers enverront des Pharisiens et des Hérodiens pour prendre Jésus au piège
afin de trouver dans ses paroles des motifs à le condamner (cf. Mc 12,13).
Puis les Sadducéens voudront le ridiculiser sur sa foi en la résurrection (cf. Mc 12,18ss)
en lui proposant un cas plus ou moins loufoque, celui de la veuve aux 7 maris.
C’est ici que s’insère notre texte.
Matthieu et Marc notent que Jésus a bien répondu aux attaques des Sadducéens.
Mais Matthieu indique que les Pharisiens veulent encore tendre un piège à Jésus:
Apprenant qu’il avait fermé la bouche aux Sadducéens,
les Pharisiens se réunirent en groupe,
et l’un d’eux, un légiste, lui demanda pour l’embarrasser:
«Maître, quel est le plus grand précepte dans la Tora?»
  (Mt 22,34-36).
Curieusement, le scribe du récit de Marc vient vers Jésus
avec beaucoup de bonne volonté et d’estime.
Mais, là aussi, la réponse de Jésus fermera la bouche de tous ses interlocuteurs:
Personne n’ose plus l’interroger.

Quel précepte est le premier de tous?
Pour saisir la portée de la réponse de Jésus, rappelons ce qu’est la Tora.
Essentiellement, elle est l’enseignement de Dieu à l’humanité,
tel que le peuple d’Israël l’a reçu par l’intermédiaire de Moïse.
La foi d’Israël s’appuie sur la Tora  comme sur la vérité
à laquelle chaque juif doit sans cesse confronter sa vie.
Cet enseignement de Dieu a certes été transmis par Moïse
mais la Tora doit être reprise par chaque génération pour être gardée vivante.
Les interprétations de cette Tora  -au cours des âges- forment la Tora  orale.
L’importance de la Tora  est encore telle aujourd’hui
que certains Juifs -même devenus athées- la suivent pourtant avec fidélité.
Le mot Tora  a été traduit en grec par nomos  qui veut dire loi.
Il ne s’agit pourtant pas uniquement de lois à suivre
mais d’une parole qui indique le chemin de la vie et du bonheur.
Oui, la parole [de Dieu] est toute proche de toi,
elle est dans ta bouche et dans ton coeur,
pour que tu la mettes en pratique. Vois: je mets aujourd’hui
devant toi la vie et le bonheur,
la mort et le malheur, moi qui te commande aujourd’hui d’aimer le Seigneur ton Dieu,
de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes.
Alors tu vivras… J’en prends à témoin aujourd’hui contre vous le ciel et la terre:
c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous
  (Dt 30,14-19).
Les préceptes de la Tora  doivent conduire chacun, chacune à devenir un être libre.
En effet, Dieu, parce qu’il n‘est qu‘amour, peut nouer avec nous une relation
qui ne pourra jamais nous asservir.
Tous les autres dieux (l’argent, le sexe, le travail, le pouvoir) sont des dieux qui rendent esclaves.
Les dix grands préceptes de la Tora  sont donc des guides vers la liberté.
Nous les appelons le Décalogue ou les Dix Commandements.
Le mot hébreu qu’on traduit habituellement commandement est mitsva.
Mais plutôt que des commandements, les mitsvot  sont des exercices
que Dieu prescrit à ceux qui veulent devenir ses fils, ses filles.
«Chaque mitsva  est un exercice que Dieu propose à son peuple
pour ramener sa Présence sur la terre, pour saturer le quotidien d’éternel»

(J.Y. Leloup, L’Évangile de Jean,  Albin Michel 1989, p. 242).
Ces préceptes décrivent le mode de vie qui doit nous rendre libres,
en ne devenant esclaves de personne et en ne mettant personne en esclavage:
Tu n’auras pas d’idole. Ne deviens esclave de rien ni de personne.
Ne prends possession de personne: ni par le vol, ni par la violence,
ni par la séduction
  (Ex 20,12-17).
Cela vaut à l’égard de tous les membres du peuple d’Israël,
mais aussi à l’égard des étrangers qui vivent parmi eux:
Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras,
car vous avez vous-mêmes résidé comme étrangers dans le pays d’Égypte.
Vous avez appris ce qu’éprouve l’étranger…
  (Ex 22,20 et 23,9).
Il est important de se souvenir des expériences où l’on a perdu la liberté
afin de ne pas faire subir aux autres les mêmes épreuves de servitude.
La Règle de l’Alliance rappellera sans cesse la libération vécue par Israël pour inviter chacun
à vivre des relations avec le prochain qui respectent sa liberté (Lév 19,1.2.9-10.18).
Soyez saints, car moi, votre Dieu, je suis saint.
Lorsque vous récolterez la moisson de votre pays,
vous ne moissonnerez pas jusqu’à l’extrême bout du champ.
Tu ne ramasseras pas la glanure de ta moisson, tu ne grapilleras pas ta vigne
et tu ne ramasseras pas les fruits tombés dans ton verger.
Tu les laisseras au pauvre et à l’étranger. Je suis votre Dieu.
Tu n’exploiteras pas ton prochain…
Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune
envers les enfants de ton peuple.
Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis Dieu.

Personne ne pourra devenir un être libre s’il garde son prochain en esclavage.
C’est pourquoi Dieu demande de porter une attention particulière
à ceux qui ont perdu leurs droits et donc leur liberté: le démuni, l’opprimé, la veuve, l’orphelin.
Puisque l’alliance entre Dieu et Israël est une alliance de communion et d’amour,
elle ne peut donc se vivre que dans la liberté.
Garder vivante la mémoire de la Tora,  sera pour le Juif gage de sa liberté (Dt 6,4-9):
Que ces paroles, que je te dicte aujourd’hui, restent gravées dans ton coeur!
Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison
que marchant sur la route, couché aussi bien que debout;
tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau.

Les préceptes sont-ils tous égaux?
Dans les écoles rabbiniques, les discussions étaient fréquentes
sur l’importance des divers préceptes.
La Tora  comporte 613 préceptes (365 interdits et 248 prescriptions).
Souvent on les classait en préceptes légers et préceptes graves.
À l’époque de Jésus, certains rabbis enseignaient que les commandements légers
devaient être aussi chers que les commandements graves.
«De même que celui qui transgresse tous les commandements rejette le joug et rompt l’alliance,
de même celui qui transgresse un seul commandement, rejette le joug et rompt l’alliance.»

Pour d’autres rabbis, c’est le culte des idoles qui était le plus grave des péchés.
D’autres donnaient l’idolâtrie, l’inceste et l’homicide comme les fautes les plus graves.
Pour d’autres, le précepte du sabbat pesait aussi lourd que tous les autres réunis.
Mais l’opinion courante était que les préceptes -venant tous de Dieu- étaient tous égaux.
Jésus était-il du même avis?
Il déclare en effet qu’il faut respecter le plus petit des préceptes (cf. Mt 5,17ss).
Mais alors, comment se fait-il qu’il semble transgresser la Tora

  • en guérissant le jour du sabbat? (Mt 12,9s)
  • en laissant -un jour de sabbat- ses disciples grapiller des épis de blé? (Mt 12,1s)
  • en étant peu scrupuleux sur les ablutions des mains avant les repas? (Mt 15,1s)
    Jésus semble aussi très libre par rapport à certaines règles:
  • il fréquente la table de pécheurs publics comme les publicains (Mt 9,11),
  • il ne demande pas qu’on applique la loi envers la femme adultère:
    Moi, je ne te condamne pas!  (Jn 8,11).
  • il ne pratique pas le jeûne comme les Pharisiens et les disciples de Jean (Mt 9,14),
  • il ne fait pas de zèle dans le versement de la dîme (Mt 23,23).
    Son attitude envers la Tora  pouvait donc être suspecte
    aux yeux des Pharisiens très scrupuleux sur l’observance de tous les préceptes.
    Et pourtant Jésus a bien affirmé qu’il n’était pas venu abolir la Tora
    mais la porter à son accomplissement
      (Mt 5,17).
    Qui violera l’un de ces moindres préceptes et enseignera aux autres à faire de même,
    celui-là sera tenu pour le moindre dans le règne des cieux
      (Mt 5,19).
    Comment comprendre la pensée de Jésus?

La réponse à la question du scribe devrait nous éclairer.
Le premier, c’est: «Écoute, Israël! Le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.
Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être…»
Et le second, c’est: «Aime ton prochain comme toi-même.»
Il n’est pas d’autre précepte plus grand que ceux-là.

Jésus reprend ici les textes mêmes de la Bible: Dt 6,4s et Lv 19,18.
En d’autres passages bibliques, il y a plusieurs préceptes qui concernent Dieu:
Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi.
Tu ne prononceras pas le nom du Seigneur ton Dieu à faux.
Observe le jour du sabbat pour le sanctifier
  (Dt 5,7-10).
Mais ici, c’est une formule unique
qui résume toutes les obligations de l’être humain à l’égard de Dieu: aimer Dieu sans réserve.
Et cet amour pour Dieu est vu
comme étant une réponse à l’amour de Dieu pour son peuple.
Si le seigneur-Dieu s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez
le plus nombreux de tous les peuples: car vous êtes le moins nombreux d’entre tous
les peuples. Mais c’est par amour pour vous
(Dt 7,7-8).
Tous les prophètes ont chanté cet amour de Dieu
qu’ils ont souvent comparé à l’amour d’un époux pour son épouse:
Comme le jeune homme épouse sa fiancée,
ton Créateur t’épousera, et de l’enthousiasme du fiancé pour sa promise,
ton Dieu sera enthousiasmé pour toi
  (Is 62,5).
Et cet amour de Dieu sera toujours là, malgré les infidélités de son épouse:
Celui qui t’a faite, c’est ton époux: le Seigneur. …
Telle une femme abandonnée, dont l’esprit est accablé, le Seigneur t’a rappelée:
«La femme des jeunes années, vraiment serait-elle rejetée?» a dit ton Dieu.
Un bref instant, je t’avais abandonnée, mais sans relâche, avec tendresse, je vais te rassembler.
Dans un débordement d’irritation, j’avais caché mon visage, un instant, loin de toi,
mais avec une amitié sans fin je te manifeste ma tendresse
  (Is 54,5-8 passim).
À cet amour fidèle de son Créateur, le fils, la fille de Dieu doivent répondre
par un amour absolu. Le prophète Osée traduira cet attachement comme
celui qui établit une fiance -une totale con-fiance- entre l’homme et la femme:
Je te fiancerai à moi pour toujours,
je te fiancerai à moi par la justice et le droit, l’amour et la tendresse.
Je te fiancerai à moi par la fidélité et tu connaîtras le Seigneur
  (Os. 2,21-22).
Aimer Dieu, ce sera s’unir à Lui avec tout ce que nous sommes
pour ne plus faire qu’un avec Lui.
L’aimer avec son coeur qui est, dans la Bible,
le siège de la vie spirituelle: le lieu des sentiments, de la pensée et de la volonté.
L’aimer avec toute son âme, c’est-à-dire avec toute sa vie.
L’aimer avec toute sa force, avec toute son énergie intérieure.
L’amour dont parle la Bible engage donc tout autant l’affectivité et la volonté
que l’intelligence et la raison.
Cet attachement fidèle à Dieu se traduit concrètement
par une communion d’esprit qui implique qu’on soit à son écoute.
En effet, il faut écouter Dieu -dans une prière contemplative-
pour vivre et agir avec le même esprit d’amour que Lui, en prenant pour guide ses préceptes:
C’est le Seigneur votre Dieu qui vous éprouve pour savoir
si vraiment vous aimez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur et de toute votre âme.
C’est le Seigneur votre Dieu que vous suivrez et c’est lui que vous craindrez,
ce sont ses préceptes que vous garderez, c’est à sa voix que vous obéirez,
c’est lui que vous servirez, c’est à lui que vous vous attacherez
  (Dt 13,4-5).

Et le second, c’est: «Aime ton prochain comme toi-même.»
Ce second précepte, tel qu’il est exprimé ici, résume tous les préceptes
qui concernent le prochain (Mc 10,19):
Tu connais les préceptes: Ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas,
ne porte pas de faux témoignage, ne fais pas de tort, honore ton père et ta mère.

C’est l’amour qui devra inspirer la mise en pratique de tous ces préceptes,
si vraiment nous voulons agir et vivre à la manière de Dieu.
Si Dieu demande envers lui cet amour total
-de tout ton coeur, de tout ton souffle et de toute ta force-
c’est pour que son fils, sa fille puisent en cet amour divin la force d’aimer:
aussi bien Dieu que le prochain.
En effet, la solidarité humaine est toujours tellement fragile.
Elle se heurte sans cesse aux égoïsmes de chacun,
et à la volonté de dominer qui cache bien souvent une peur de ne pas être aimé.
La formule « comme toi-même » n’est donc pas une recommandation
à s’aimer d’abord soi-même pour aimer ensuite le prochain.
Mais elle place le prochain comme étant à traiter à l’égal de soi.
Qui ne s’aime pas lui-même ne saurait aimer l’autre.
Et si la formule « de tout ton coeur, de tout ton souffle et de toute ta force »
exprime ce qu’est l’amour vrai,
elle vaut donc autant pour l’amour du prochain que pour l’amour de Dieu.
Le prochain est tout membre du peuple de Dieu.
Nous devons nous aimer parce que nous sommes tous les fils et filles de Dieu:
N’avons-nous pas tous un Père unique?
N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés?
Pourquoi donc sommes-nous perfides l’un envers l’autre,
en profanant l’alliance de nos pères?
  (Ml 2,10)
Mais le prochain se limite-t-il aux membres du peuple juif?
Il semble que Jésus ait une idée différente de qui est le prochain.
De même que Dieu fait lever son soleil sur tous, bons et mauvais (cf. Mt 5,45),
de même qu’il fait pleuvoir sur tous, les Juifs et les païens,
de même c’est tout être humain qui doit devenir notre prochain.
La parabole du bon Samaritain explicite cette ouverture absolue:
Lequel s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands?
– Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui
(Lc 10,36-37).
Pour Jésus, il ne s’agit pas de définir le prochain comme celui qui nous est proche,
-que ce soit par le sang, par la religion ou par une communauté d’intérêts.
Pour lui, le prochain se définit plutôt comme étant celui dont je me fais proche,
celui envers qui je décide d’agir avec miséricorde.
«Dans la parabole du Samaritain, «humainement, les deux Juifs [le prêtre et le lévite] étaient plus « proches » du blessé que le Samaritain.
Mais si j’aime mon frère, je ne me préoccupe pas de savoir si d’autres sont tenus
plus que moi à l’aider; je ne regarde que sa nécessité présente en elle même
et ce que je puis faire pour le secourir»
(M. Miguéns, Assemblées du Seigneur #62,  p. 60).
Un conte chinois traduit bien à sa manière comment « être prochain »:
«Un mandarin partit un jour dans l’au-delà. Il arriva d’abord en enfer.
Il y vit beaucoup d’hommes attablés devant des plats de riz; mais tous mouraient de faim,
car ils avaient des baguettes longues de 2 mètres, et ne pouvaient s’en servir pour se nourrir.
Puis il alla au ciel. Là aussi il vit beaucoup d’hommes attablés devant des plats de riz;
et tous étaient heureux et en bonne santé,
car eux aussi avaient des baguettes longues de 2 mètres,
mais chacun s’en servait pour nourir celui qui était assis en face de lui.»

Il n’est pas d’autre précepte plus grand que ceux-là.
Jésus résume donc toute la Tora  en deux préceptes inséparables: aimer Dieu et le prochain.
Comment expliquer que Dieu et l’être humain semblent être mis sur le même pied?
Dieu n’est-il pas le Roi Tout-Puissant, le Père, le Créateur,
l’Éternel, l’Amour infini qu’on doit aimer en priorité?
Mais si l’on a du mal à mettre sur le même plan amour de Dieu et du prochain,
n’est-ce pas en raison de notre manière  d’aimer?
En effet, nos amours sont le plus souvent déterminés par ceux que nous aimons.
Ainsi nous aimons différemment les gens, en fonction du degré de sympathie,
d’admiration, de confiance que nous éprouvons pour eux.
Mais lorsqu’il s’agit d’un amour vraiment gratuit,
aimer Dieu et aimer le prochain est alors un seul et même mouvement.
André Comte Sponville, quoique athée, rejoint Jésus dans cette vision de l’amour:
«Aimer ses amis (ceux qui ne nous manquent pas,
ceux qui nous font du bien ou qui nous aiment), quoique difficile, reste accessible.
Mais aimer ses ennemis?
Mais aimer les indifférents?
Mais aimer ceux qui ne nous manquent ni ne nous réjouissent?
Mais aimer ceux qui nous encombrent, qui nous attristent ou qui nous font du mal?
Comment en serions-nous capables?
Comment, même, pourrions-nous l’accepter?
Scandale pour les Juifs, dira saint Paul, folie pour les Grecs, et en effet:
cela excède la Loi autant que le bon sens. Pourtant,
et quand bien même cela n’existerait qu’à titre d’idéal
ou d’imagination,cet amour au-delà de l’amour …
cet amour qui n’est ni manque ni puissance, ni passion ni amitié,
cet amour qui aime jusqu’aux ennemis, cet amour universel
et désintéressé, c’est ce que le grec des Écritures appelle agapè. …
Agapè est l’amour divin…»
(Petit traité des grandes vertus,  Éd PUF, p. 355).
Cet amour de totale gratuité (qu’on peut nommer la bonté généreuse)
s’exerce donc de la même manière  envers Dieu et envers le prochain.
Car il s’agit d’aimer Dieu pour lui-même
et non parce qu’on en espère des bienfaits en ce monde et la vie d’éternité.
Et il s’agit aussi d’aimer le prochain, tout être humain, sans rien en exiger en retour.
Celui qui ne sait pas aimer gratuitement son prochain,
est sans doute aussi incapable d’aimer gratuitement le Père Divin.
L’amour véritable est un seul et même mouvement de l’être:
il ne peut être différent selon ceux vers lesquels il se porte.
N’est-ce pas ce qu’exprime la première lettre de Jean? (1Jn 4,20)
Si quelqu’un dit: «J’aime Dieu» et qu’il n’aime pas son frère, c’est un menteur.
Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas.

Nous n’aimons pas Dieu en vérité (d’amour gratuit), si nous n’aimons pas le prochain.
Il suffit de refuser d’aimer un seul être pour anéantir la gratuité de notre amour,
que ce soit envers Dieu ou envers les autres.
Paul, dans sa lettre aux Romains, exprime aussi que l’accomplissement de la Tora
se fait par l’amour du prochain (Rm 13,8-10):
Celui qui aime son prochain a pleinement accompli la Tora.
En effet les préceptes:
Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, ne voleras pas, ne convoiteras pas,
ainsi que tous les autres, se résument dans cette parole:
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
L’amour ne fait aucun tort au prochain: l’amour est le plein accomplissement de la Tora.

Aux Galates, il enseignera la même leçon:
Par l’amour, mettez-vous au service des uns des autres.
Car la Tora tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole:
Tu aimeras ton prochain comme toi-même
(Gal 5,13-14).
Déjà, 20 ans avant Jésus, le rabbi Hillel enseignait à ses disciples cette règle,
qui a été surnommée la règle d’or:
«Ce que tu ne voudrais pas qu’il t’arrive, ne le fais pas non plus à ton prochain.
C’est là toute la Tora.  Le reste n’est qu’explication.»

Jésus reprendra cette règle dans une formule positive:
Tout ce que vous voulez que les autres fassent pour vous,
faites-le vous-mêmes pour eux: voilà la Tora et les prophètes
  (Mt 7,12).
À la lumière de cette pensée, on comprend l’affirmation du scribe:
L’aimer de tout le coeur, et de toute la compréhension, et de toute la force,
et aimer le prochain comme soi-même, c’est bien plus que tous les holocaustes et sacrifices.

Tous les préceptes n’ont de consistance qu’en dépendance de cet amour gratuit.
La Tora  tout entière est sans contenu si on la vide de l’amour-agapè.
Or la Tora  est plus que les offrandes cultuelles et les sacrifices.
Les sacrifices du Temple sont bons
car ils veulent traduire la relation d’amour que l’on a avec Dieu.
Mais ils n’ont plus de valeur lorsque la miséricorde a disparu
dans le coeur de ceux qui les offrent.
C’est ce que Jésus n’a cessé de rappeler en citant le prophète Osée (cf. 6,6):
aux yeux de Dieu, la miséricorde est plus importante
que tous les sacrifices
  du Temple (Mt 9,13).

Jésus, voyant qu’il a répondu avec sagesse, lui dit:
«Tu n’es pas loin du Règne de Dieu!»

Si nous nous laissons aimer de Dieu,
si nous apprenons de lui à l’aimer gratuitement, sans rien exiger en retour,
si nous apprenons de Jésus à aimer tout prochain
à sa manière: avec respect, bonté, tendresse,
alors, par cet apprentissage de l’amour vrai que nous fera faire l’Esprit,
nous construirons un monde où l’amour de Dieu pourra davantage régner.

Georges Convert

 

»»» Questions

1. Que veut dire le mot juif Tora? Quelle importance la Tora a-t-elle pour les Juifs?
2. Quel est le sens du mot mitsva? Les mitsvot sont-ils des commandements?
3. Quelle est l’attitude de Jésus envers les préceptes de la Tora?
4. Quelle est la liberté à laquelle Dieu nous appelle?
5. Quel est l’accomplissement de la Tora?

 

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