Évangile du dimanche 17 mai 2020

Du pain sur la table

6e dimanche de Pâques (année A), selon l’écrit de Jean (14, 15-21; 25-26)

À l’heure où Jésus va passer de ce monde à son Père, il dit à ses disciples :

15 Si vous m’aimez, vous garderez les directives qui sont les miennes.

16 Et moi, j’intercéderai auprès du Père et Il vous donnera un autre Paraclet
pour qu’Il soit avec vous pour toujours.

17 C’est l’Esprit de vérité :
le monde n’est pas capable de le recevoir parce qu’il ne le discerne et ne le pénètre pas.
Vous, vous le pénétrez parce qu’il demeure parmi vous, et il sera en vous.

18 Je ne vous laisserai pas orphelins, je viens vers vous.

19 Encore un peu de temps et le monde ne me discerne plus.
Mais vous, vous me discernez: je vis et vous vivrez.

20 En ce jour-là, vous pénétrerez vous-mêmes que nous sommes :
moi dans mon Père et vous en moi et moi en vous.

21 Celui qui retient mes directives et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime.
Celui qui m’aime, sera aimé de mon Père. Et moi, je l’aimerai et je me manifesterai à lui.

25 Ces paroles, je vous les ai dites en demeurant avec vous.

26 Mais le Paraclet, l’Esprit de sainteté, que le Père enverra en mon Nom,
celui-là vous enseignera tout et vous fera faire mémoire de tout ce que je vous ai dit.

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Le commentaire du pain sur la table,

par Georges Convert.

 Ce texte peut nous paraître bien obscur et abstrait,
même s’il nous parle de Père, de Fils et d’Esprit de vérité.
Peut-être parce qu’il ne fait pas appel à des images de notre vie quotidienne.
Nous tenterons de lui donner vie en le situant dans le milieu qui a été celui de Jésus.

La place de ce texte dans le récit de Jean
Il fait partie du premier discours d’adieu (13,31-14,31).
Son thème central peut se résumer ainsi: Je m’en vais… mais je reviendrai (14,28).
Jésus veut raffermir la foi de ses disciples qui sont doublement ébranlés:
par l’annonce de son départ et par celle du reniement de Pierre et de la trahison de Judas.
Il ne faut jamais oublier quel drame les disciples ont vécu:
celui en qui ils avaient mis leur foi
-celui qu’ils espéraient comme devant être le messie-sauveur de la nation-,
à leurs yeux, celui-là semble avoir échoué.

Je ne vous laisserai pas orphelins… J’intercéderai auprès du Père…
Il vous donnera un autre Paraclet pour qu’Il soit avec vous pour toujours.
Pour aider ses disciples à surmonter leur désespoir,
voilà ce que Jésus leur promet: un autre Paraclet. Qui est ce Paraclet?
Au temps de Jésus, la famille palestinienne est le milieu où se transmet la foi.
C’est le père qui est le dépositaire de la Tora, de la Règle de vie divine,
de ce qui est alors toute la sagesse de vie transmise de génération en génération.
Certes, cette sagesse était mise par écrit, dans la Bible: les Écritures.
Mais la Bible était rédigée en hébreu et cette langue n’était plus la langue parlée;
à la synagogue il fallait donc la traduire dans le langage courant: l’araméen.
Ce traducteur était appelé, en araméen, le paraklita.
Le mot est la simple transposition d’un mot grec: paraklètos.
Les Juifs ne l’avaient pas traduit.
Lorsque Jérôme traduira la Bible, il ne fera que transcrire le mot grec en latin: paraclitus.
Le mot grec paraklètos vient d’un verbe qui signifie: appeler quelqu’un auprès de soi.
Celui qu’on “appelle près de soi” est un conseiller ou un avocat ou un interprète.
Dans nos Évangiles il y a donc plusieurs variantes pour traduire paraclet:
l’Esprit avocat ou l’Esprit conseiller; ou simplement: le paraclet.
Mais revenons à la tradition palestinienne pour bien comprendre le paraclet.
C’est le père qui va jouer ce rôle d’interprète de la Tora auprès de son enfant.
Il va interpréter en araméen les formules en hébreu de la Bible.
La mère jouera aussi ce rôle de paraclet lorsqu’elle fera répéter la Tora à son enfant
et qu’elle l’aidera à la mettre en pratique dans le quotidien de sa vie.
Le père fait répéter par coeur à son enfant les formules de la Tora.
Ces formules sont rythmées et chantonnées pour être retenues par la mémoire.
C’est ainsi que nous apprenions autrefois les commandements de Dieu:
Un Dieu unique adoreras et aimeras parfaitement.
Nos proverbes sont des formules bien rythmées et rimées pour être mieux retenues.
En avril, ne te découvre pas d’un fil. En mai, fais ce qu’il te plaît.
Les textes en vers (particulièrement en alexandrin) se retiennent plus facilement:
d’où le théâtre en vers alexandrin de Corneille, de Racine, de Molière.
Chez nous, ce rôle de la mémoire était très important il y a encore peu de temps.
Nous apprenions par-coeur des chansons, des poèmes, des leçons.
Mais depuis 50 ans nous avons multiplié les livres et les photocopies.
Aujourd’hui les ordinateurs deviennent notre mémoire.
Mais est-ce bien la même chose? Ce n’est pas si certain.
Un ami était venu m’initier à un logiciel d’ordinateur.
Avant qu’il ne parte, ne me fiant pas à ma mémoire rouillée,
je voulais mettre par écrit les différentes opérations.
Mais il me disait: «Non, ne mets pas par écrit.
Tu vas faire devant moi plusieurs fois les opérations. Tu verras que tu t’en souviendras.»
Il avait bien raison.
On ne connaît vraiment que ce qui est gardé, gravé dans notre mémoire
et que nous pouvons reproduire sans l’aide de règles écrites,
sans notes (qui ne sont précisément que des aide-mémoire).
En Afrique, où les anciens sont encore considérés comme les gardiens du savoir,
ne dit-on pas que, lorsqu’un “vieux” meurt,
c’est comme si c’était une bibliothèque qui brûlait.
Jules César raconte que les druides gaulois enseignaient ainsi
de bouche à oreille, en formules rythmiques. Il écrit dans la Guerre des Gaules:
«Ils tiennent pour religieusement défendue la mise par écrit de ces vers.
Ils me paraissent avoir posé cet interdit pour deux raisons:
ils ne veulent pas que leur tradition tombe chez le vulgaire;
et ils craignent que leurs appreneurs, se fiant à l’écriture, ne négligent leur mémoire.»

La mémoire a aussi un grand rôle dans notre relation avec Jésus:
Celui qui a mes préceptes et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime.
Et celui qui m’aime sera aimé par mon Père.
De nombreux textes de la Bible parlent de “garder” les préceptes de Dieu.
Ce verbe “garder” est le plus souvent accoupler avec le verbe: mettre en pratique.
Écoute, Israël, les préceptes que je prononce à tes oreilles.
Apprends-les et garde-les pour les mettre en pratique (Dt 5,1).
Ces préceptes de Dieu, Israël les a reçus de Moïse qui les tenait de Dieu:
Toi [Moïse], approche pour entendre tout ce que dira le Seigneur notre Dieu,
puis tu nous répéteras ce que le Seigneur notre Dieu t’aura dit;
nous l’écouterons et le mettrons en pratique (Dt 5,27).
Ainsi, de génération en génération, ce sont les pères
qui rediront, répéteront ces préceptes à leurs enfants.
Cet enseignement de la sagesse de vie -qui vient de Dieu-,
c’est cela qui fera le lien fort tissé entre père et fils, entre parent et enfant,
qui fera la relation paternelle/maternelle et filiale.
Personne ne trouve en soi-même tout ce qu’il lui faut pour vivre.
Nous recevons tous la vie d’un “ailleurs”, d’un “autre” que nous-mêmes.
Chaque personne est faite de ce qu’elle a reçu des autres humains et de l’univers:
son sang, son souffle, sa chair, ses gênes,
mais aussi sa pensée, ses idées, sa capacité d’aimer.
Pour savoir aimé, il faut avoir été aimé.
Ne pas reconnaître cette dépendance, la nier, la refuser,
c’est se couper de la source de vie, c’est se vouer à la mort.
Au contraire, recevoir, accueillir, reconnaître ce qui nous est donné,
c’est faire grandir en soi la vie et la communion.
Pour reprendre le langage de l’informatique,
on pourrait dire que la mémoire génétique est comme une “base de données”
qu’il nous faut traiter, “in-former” tout au long de notre vie.
C’est à cette expérience de la transmission que Jésus va emprunter les images
avec lesquelles il nous parle de Dieu, son Père:
Le père montre au fils tout ce qu’il fait (Jn 5,20).
Au temps de Jésus, c’est souvent le père qui montrait les gestes du métier à son fils.
Mais Joseph -comme tout père humain- n’aura été qu’un père provisoire:
celui qui aura conduit au seul vrai Père qui est Dieu:
N’appelez “père” personne d’entre vous sur terre,
un seul en effet est votre père, celui du ciel (Mt 23,9).
C’est donc dans son intimité avec Dieu
que Jésus va puiser sa connaissance, sa sagesse, son évangile.
La parole que vous écoutez n’est pas la mienne:
c’est celle du Père qui m’a envoyé (Jn 14,24).
Même si l’Évangile est dans la droite ligne de la tradition transmise depuis Moïse,
il est le fruit d’une expérience directe auprès du Père,
dans le dialogue intime de Jésus et de Dieu.
Un dialogue si unifiant que Jésus peut dire: Je suis dans le Père et le Père est en moi.
Entre Jésus et ses disciples, au long de sa mission, s’est établie une semblable relation.
Pour eux, il est comme le Père qui transmet la sagesse.
C’est cela qui crée entre eux une unité forte:
Nous sommes: moi dans le Père, vous en moi et moi en vous.
Cette transmission de vie et de sagesse se fait dans l’amour.
Le Père aime le fils et lui montre tout ce qu’il fait (Jn 5,20).
Entre Jésus et ses disciples, ce sera semblable (Jn 15,15 et 14):
Je ne vous appelle plus serviteurs, élèves. Je vous appelle mes amis, mes frères.
C’est là l’explication, la source de cette amitié:
Parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître.
Et vous êtes mes amis si vous mettez en pratique mes paroles.

Comment garder la pensée du Père?
C’est en étant en communion avec l’Esprit de Jésus
que les disciples puiseront leur sagesse de vie.
L’esprit vous enseignera tout. Il vous fera faire mémoire de tout ce que je vous ai dit.
Non seulement l’Esprit va rappeler les paroles de Jésus
mais, comme un paraclet, il va les interpréter, les traduire pour notre aujourd’hui,
dans le contexte de la vie quotidienne de chaque disciple.
Non seulement il va les traduire, mais il va les faire vivre.
On ne garde bien dans sa mémoire que ce que l’on a “agi”
(“acté” comme l’on dit en québécois),
que ce que l’on fait, que ce que l’on vit, que ce que l’on “active”.
Autrement la parole reste une parole morte.
Garder la parole, c’est la mettre en pratique, c’est s’en inspirer pour vivre, pour agir.
On ne garde la parole qu’en la faisant, on ne garde la sagesse de vie qu’en l’appliquant.
La sagesse transmise par les paroles de Jésus est comme un logiciel d’ordinateur:
elle peut in-former nos pensées et nos gestes,
car elle est une “information” qui peut donner “forme” à notre vie, la façonner.
Et c’est l’Esprit du Père qui active cette information, l’Esprit qui est une force d’amour.
C’est pourquoi Jésus fait un lien entre garder la parole et aimer.
Si vous m’aimez, vous garderez mes préceptes.
Remarquons bien ce que dit Jésus:
c’est l’amour qui conduit à mettre en pratique la sagesse qui vient du Père divin.
Ce n’est pas la soumission à des commandements, la crainte de ne pas être aimé de Dieu.
Jésus ne dit pas, non plus:
«Si vous gardez mes préceptes, je vous aimerai et le Père vous aimera.»
Mais il dit: «si vous m’aimez, vous garderez et vous vivrez selon mes préceptes»,
c’est-à-dire vous aimerez à ma manière, à la manière du Père.
C’est cela être disciple de Jésus:
aimer et vivre au nom du fils, comme le fils vit et aime au nom du Père.
Cette vie dans l’amour -aussi difficile soit-elle- nous est possible par l’Esprit.
Les prophètes juifs avaient perçu que, pour vivre la Tora,
il fallait que Dieu nous en donne la force.
Je mettrai mon Esprit en vous, vous garderez et pratiquerez mes préceptes (Éz 36,27).
Jésus fait cette promesse et il dit qu’il en assurera la réalisation.
Il intercédera et c’est en son nom que le Père enverra le Paraclet.

L’image du Paraclet est-elle encore parlante aujourd’hui?
C’est dans la tradition de son peuple -où la sagesse se transmettait dans la famille-
que Jésus a trouvé les images qui traduisent la relation de l’humain avec Dieu.
Or on sait combien la famille est souvent éclatée aujourd’hui.
On sait que le savoir est de plus en plus transmis par l’école, voire par l’ordinateur.
Internet devient chaque jour une source immense où nous pouvons puiser le savoir.
Mais n’y a-t-il pas là un certain danger d’appauvrissement?
Le livre ne peut remplacer le maître.
L’écran cathodique ne peut remplacer le contact direct avec la personne.
La parole qui est écrite est déjà presqu’une parole morte:
il lui manque l’intonation de la voix, les expressions du visage.
Toute parole porteuse de vie est dite par une personne vivante
qui s’y investit avec tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle pense, tout ce qu’elle fait.
L’Évangile peut aussi être lu comme un écrit mort.
Il est nécessaire qu’il soit redit par des personnes vivantes, animées de l’Esprit de Jésus.
Les premières personnes qui doivent nous transmettre l’Évangile comme parole de vie,
sont notre famille de sang.
Mais la transmission de la Sagesse de vie ne peut se limiter à la famille de sang.
La famille charnelle doit être relayée par la famille spirituelle:
celle composée de tous ceux qui sont à l’écoute de la parole du Père divin.
Qui sont ma mère, mes frères, mes soeurs?, dira Jésus (Lc 8,21):
ce sont ceux qui écoutent la parole du Père et la font, la mettent en application.
Voilà pourquoi il faut écouter la parole avec d’autres disciples, entre chrétiens.
À travers eux, la parole de Dieu sera vivante et elle nous façonnera.
Les autres nous engendreront alors à la vie de Dieu.
Ils deviendront nos “engendreurs”, au nom du Père divin.
La tradition juive s’exprime ainsi:
«Quiconque fait apprendre les leçons de la Tora au fils de son prochain,
cela lui est compté comme s’il l’avait engendré.»
Le père qui engendre selon la chair est remplacé par le père qui engendre selon l’Esprit.
Paul rappellera cette filiation à ses chers Corinthiens:
Quand bien même vous auriez dix mille pédagogues en Christ,
vous n’avez pas plusieurs pères.
C’est moi qui, par l’Évangile, vous ai engendrés en Jésus Christ.
Soyez donc mes imitateurs, comme moi j’imite le Christ (1 Co 4,15-16; 11,1).
C’est dans cette formation mutuelle que réside la nécessité de la communauté.
Certains chrétiens disent volontiers: «Moi, je suis croyant mais pas pratiquant.»
On peut certes être croyant en Dieu, sans pratiquer et appartenir à une communauté.
Mais on ne peut être chrétien sans communauté: sans “pratiquer” la famille spirituelle.
Une famille où la parole du Christ habite dans toute sa richesse
instruisant et exhortant les uns les autres en pleine sagesse (Col 3,16).
Paul parle souvent de se construire mutuellement, de s’édifier.
Certes la famille de sang peut être cette famille spirituelle.
Mais lorsqu’elle ne l’est plus, pour diverses raisons,
alors la petite fraternité -l’Église de base- devient plus que jamais nécessaire.
En partageant notre vécu quotidien,
nous pressentons la vie divine qui agit au coeur de chacun.
Ainsi le partage de l’Évangile devient porteur de vie divine.
Alors se réalise réellement la parole de Jésus:
Je suis venu pour qu’ils aient la vie, en abondance (Jn 10,10).
Cette petite Église doit nous conduire à Jésus pour nous faire vivre en son nom:
Le monde ne me discerne plus.
Mais vous, vous me discernez: je vis et vous vivrez!

Ce discernement de la présence de Jésus n’est pas si évidente chez les baptisés.
Un moine d’Orient écrivait:
«De beaucoup qui croient tout ce qu’il faut croire et qui mènent une vie juste et pieuse
nous pouvons nous demander: Cette âme connaît-elle le sauveur?
Le connaît-elle d’une manière intime, comme on peut connaître son ami le plus proche,
comme seul peut être connu celui qui nous est plus intérieur que nous-mêmes?»
Jésus ne peut être visiblement vivant au milieu de nous
que si nous chrétiens le donnons à “voir”, à discerner,
que si, ensemble, nous mettons en application sa pratique d’amour,
sa pratique de vraie solidarité avec tous;
et d’abord avec ceux dont on piétine les droits humains:
aussi bien les chômeurs exclus du droit au travail,
que les torturés à cause de leurs idées ou de leur origine ethnique,
que ces jeunes enfants qu’on utilise pour faire la guerre des grands…
Celui qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu et Dieu demeure en lui (1Jn 4,16).
Seul peut révéler Dieu comme un Père, celui qui agit comme son fils, sa fille.

Georges Convert
»»» Questions
  1. À quelle institution de la synagogue le Paraclet peut-il faire référence?
  2. Qui joue un rôle de paraclet dans la famille juive au temps de Jésus?
  3. Quel rôle notre mémoire joue-t-elle dans notre lien à l’Évangile?
  4. Quel est le sens fort de “garder”? Comment pouvons-nous garder la pensée du Père?
  5. Quel est le rôle de la communauté pour discerner la façon de vivre en accord avec Jésus? Pour être disciple de Jésus, est-il nécessaire d’appartenir à une communauté? Quelle attitude intérieure est-elle nécessaire pour que ces oeuvres fortifient la foi?

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