Évangile du dimanche 25 mars 2018

Dimanche des rameaux (année B), selon l’écrit de Marc 11, 1-11

Du pain sur la table1 Quand ils approchent de Jérusalem,
vers Bethphagé et Béthanie, près du mont des Oliviers,
2 [Jésus] envoie deux de ses disciples en leur disant:
Allez jusqu’au village en face de vous.
Aussitôt en y entrant,vous trouverez un ânon attaché
sur lequel aucun être humain ne s’est encore assis.
Déliez-le et amenez-le.
3 Si quelqu’un vous dit: «Pourquoi faites-vous cela?»
Dites: «Le Seigneur en a besoin, mais aussitôt il le renverra ici.»
4 Ils s’en vont et trouvent un ânon attaché près d’une porte, dehors, au carrefour.
5 Ils le délient.
Quelques-uns de ceux qui se tiennent là leur disent:
Que faites-vous à délier l’ânon?
6 Ils leur disent comme Jésus a dit et ils les laissent.
7 Ils amènent l’ânon à Jésus et jettent sur lui leurs manteaux et il s’assied dessus.
8 Beaucoup étalent leurs manteaux sur le chemin,
d’autres des feuillages qu’ils coupent dans les champs.
9 Ceux qui précèdent et ceux qui suivent crient:
Hosanna! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur-Dieu!
10 Béni soit le règne qui vient, de notre père David!
Hosanna, [Toi] aux plus hauts des cieux!
11 Il entre à Jérusalem, dans le Temple.
Il regarde tout autour.
L’heure étant déjà tardive, il sort pour aller à Béthanie avec les Douze.

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Le commentaire du pain sur la table,

par Georges Convert.

Avec cette entrée dans Jérusalem, s’ouvrent les Jours saints.
Quel sens Jésus a-t-il donné à cette entrée qu’on pourrait croire triomphale?
Comment la situer par rapport à l’arrestation et la condamnation à mort qui suivront?
2000 après, quel sens y a-t-il de mimer, dans nos églises, cette entrée à Jérusalem?
Voilà quelques questions qui peuvent s’offrir à nous.

La place de ce texte dans le récit de Marc
Notre texte se trouve situé vers la fin de la deuxième partie du récit de Marc.
Après la confession de foi de Pierre qui reconnaît Jésus comme messie (8,27-30),
le Maître a commencé à dire à ses disciples qu’il lui faut accepter de livrer sa vie.
Par trois fois Jésus annonce cette passion douloureuse qu’il va connaître :
Il commença à leur enseigner qu’il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup,
qu’il soit rejeté par les Anciens, les grands-prêtres et les scribes,
qu’il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite (8,31; 9,31; 10,32).
Chaque fois, cette annonce sera suivie d’un avertissement:
les disciples connaîtront le même sort que le Maître:
Si quelqu’un veut venir à ma suite,
qu’il renonce à son moi et qu’il prenne sa croix et me suive
(8,34).
Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier et le serviteur de tous (9,35).
Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire?…
Si quelqu’un veut être grand, qu’il soit serviteur de tous
(10,38.45).
Après qu’il aura chassé les vendeurs du Temple,
aux autorités qui lui demandent de quel droit il agit ainsi,
Jésus répondra en racontant la parabole des vignerons meurtriers:
La pierre rejetée des bâtisseurs est devenue la pierre d’angle (12,1-12).
Jésus n’ignore donc rien de son destin
lorsqu’il organise lui-même son entrée dans Jérusalem.
Comment comprendre alors cette mise en scène?

Cette entrée “triomphale” de Jésus est rapportée par les 4 récits évangéliques.
Deux sources ont aidé à décrire l’événement: le livre de Zacharie et la fête des Tentes.
Le livre de Zacharie
Comme souvent dans les récits évangéliques,
les faits et gestes de Jésus sont décrits à partir de passages anciens de la Bible.
Ce recours aux textes anciens a pour but de mieux saisir le sens des événements.
Des passages de Zacharie peuvent nous dire le fond de tableau de notre récit.
Ces textes, souvent difficiles et obscurs, ont été écrits environ 300 ans avant Jésus.

Exulte avec force, fille de Sion! Crie de joie, fille de Jérusalem!
Voici que ton roi vient à toi:
il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse.
Il retranchera la charrerie et les chevaux; l’arc de guerre sera retranché.
Il annoncera la paix aux nations
(9,9-19).
Ainsi parle le Seigneur, mon Dieu: «Fais paître ces brebis vouées à l’abattoir,
elles que leurs acheteurs abattent impunément;
elles que l’on vend en disant Béni soit le Seigneur, me voilà riche!
tandis que leurs bergers n’éprouvent pour elles aucune compassion»
(11,4-5).
Oracle du Seigneur le tout-puissant: «Frappe le berger,
les brebis seront dispersées»
(13,7).
Ils pesèrent mon salaire: trente sicles d’argent.
Dieu me dit: «Jette-le au trésor, ce joli prix auquel ils m’ont apprécié.»
Je pris les 30 sicles d’argent et les jetai à la Maison de Dieu, dans le trésor
(11,12-13).
Mais je répandrai sur la maison de David un esprit de grâce et de supplication,
et ils regarderont vers moi. Celui qu’ils ont transpercé,
ils se lamenteront sur lui, comme on se lamente sur un fils unique;
ils le pleureront, comme on pleure un premier-né
(12,10).
Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David
en remède au péché et à la souillure
(13,1).
Je l’épurerai comme on épure l’argent, je l’éprouverai comme on éprouve l’or.
[Mon peuple] invoquera mon nom et moi, je l’exaucerai.
Je dirai: «C’est mon peuple», et lui, il dira: «Mon Dieu, c’est le Seigneur»
(13,9).
Qu’est-ce que ces textes annonçaient?
«Le prophète redit la certitude que Dieu est toujours proche,
malgré le petit nombre de ceux qui sont vraiment fidèles au Seigneur-Dieu en Israël.
Dieu va intervenir en donnant à son peuple un roi pacifique.
Celui-ci voudra réunir toutes les nations (les autres peuples) à Israël.
Mais ce bon berger sera rejeté par le peuple.
Pourtant, le sacrifice du berger, celui qui a été transpercé, provoque une conversion.
Et l’alliance est alors renouvelée.»
Au temps de Jésus, ces textes alimentaient l’espérance de beaucoup de Juifs fervents.
Ils vont servir aux disciples pour comprendre le sens de la passion de leur Maître.
Même s’il annonce son rejet et sa mort,
les disciples peuvent cependant considérer Jésus comme le messie.
On se souvient que Jésus s’est appliqué à lui-même l’image du bon berger.
Jésus vit une grande foule.
Il fut pris de compassion pour eux
parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger,
et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses
(Mc 6,34).
Je suis le bon berger, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent (Jn 10,14).
Je suis le bon berger: Le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis (Jn 10,11).
Devant le Fils de l’homme seront rassemblées toutes les nations,
et il séparera les hommes les uns des autres,
comme le berger sépare les brebis des chèvres
(Mt 25,32).
Comme le berger de Zacharie, Jésus va être rejeté.
Il l’a annoncé plusieurs fois à ses disciples pendant la montée vers Jérusalem;
il va le rappeler à la veille de son arrestation, avec les mots mêmes de Zacharie:
Jésus leur dit: «Tous, vous allez tomber, car il est écrit:
Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées»
(Mc 14,7).
Ce roi, ce bon berger, Israël voudra s’en débarrasser à bas prix,
pour la somme dérisoire du rachat d’un esclave:
Alors l’un des Douze, appelé Judas Iscariote, se rendit auprès des grands prêtres
et leur dit: «Que voulez-vous me donner, et moi je vous le livrerai?»
Ceux-ci lui versèrent 30 pièces d’argent.
Et de ce moment il cherchait une occasion favorable pour le livrer
(Mt 26,14-16).
Le récit de Jean rappellera le texte de Zacharie pour décrire Jésus sur la croix:
Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé (Jn 19,37).
Jésus était bien sûr imprégné de ces textes de Zacharie.
Il a donc pu vouloir s’en servir pour donner le sens de son entrée dans Jérusalem.

La liturgie de la fête des Tentes
Mais on trouve, dans la liturgie de la fête des Tentes, une autre source d’inspiration.
Lors de cette fête, la plus populaire des fêtes religieuses, on faisait des processions
au cours desquelles l’assemblée agitait le lulab.
Ce lulab était un bouquet composé de palmes et de branches de saule
qui étaient appelées parfois Hosanna.
Hosanna vient d’un mot araméen qui signifie “Sauve”
et qu’on traduirait familièrement: «Au secours!».
La procession était marquée par le chant du Hallel, un groupe de psaumes
qui comportait notamment le psaume 118, celui qui est repris dans notre récit:
Ouvrez-moi les portes, j’entrerai pour rendre grâce au Seigneur Dieu.
La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre de faîte:
c’est là l’oeuvre du Seigneur, une merveille à nos yeux.
De grâce, Seigneur Dieu, hosanna! donne le salut!
Au nom du Seigneur-Dieu, béni soit celui qui vient!
Formez le cortège, rameaux en mains, jusqu’auprès de l’autel
(Ps 118,19-27).
Béni soit celui qui vient, au nom du Seigneur-Dieu:
ce verset du psaume était probablement chanté par les prêtres à l’entrée du Temple.
Il signifiait la bénédiction -au nom de Dieu- sur ceux qui venaient en pèlerinage.
Dans ce cortège qui accompagne Jésus, il prend une autre signification:
on bénit Jésus comme celui-qui-vient-au-nom-de-Dieu.
Cette fête des Tentes était d’ailleurs devenue la fête de l’attente du règne de Dieu,
l’attente d’un messie: Béni soit le règne qui vient, de notre père David…
C’est surtout le peuple qui attendait la restauration de la royauté de David
par la consécration d’un de ses descendants comme messie.
On trouvera aussi cette espérance dans un psaume du recueil de Salomon:
«Seigneur, regarde-nous! Fais que se lève à nouveau pour eux leur roi,
le fils de David.
Il rassemblera alors un peuple saint qu’il gouvernera dans la justice»
(17,23,28).
C’est aussi ce que dit la version palestinienne de la plus officielle des prières juives,
les Dix-huit bénédictions: «Fais miséricorde, Seigneur-Dieu, à Israël ton peuple
et au règne de la maison de David, messie de ta justice.»
Les textes de Zacharie et ceux de la fête des Tentes se rejoignent donc
pour décrire Jésus comme étant le fils de David, le messie attendu.
Le fait, pour Jésus, de monter un âne nous conduit aussi vers ce sens.
L’âne était alors le moyen de transport le plus commun
et l’on en trouvait souvent aux portes de la ville
qui pouvaient être empruntés par ceux qui en avaient un besoin passager.
Mais l’âne était, dans la tradition, la monture royale et donc celle du messie.
Cet âne sera un jeune animal qui n’a pas encore servi comme monture…
peut-être parce que la bête destinée à un usage sacré devait être encore vierge
de tout autre usage, comme le suggère le Deutéronome:
Voici les dispositions de la loi que le Seigneur-Dieu a prescrites:
Dis aux fils d’Israël de t’amener une vache rousse, sans tare ni défaut,
une bête qui n’a pas porté le joug. Vous la remettrez au prêtre…
(Dt 19,2).
Par ce geste, Jésus se présente donc comme le roi-messie, consacré par Dieu.
Mais ce messie, fils de David, vient comme l’humble serviteur et le Prince de la paix.
Luc nous dit qu’en approchant de Jérusalem, Jésus va pleurer sur elle en disant:
Ah! si en ce jour tu avais compris, toi aussi, le message de paix!
Mais non, il est demeuré caché à tes yeux
(Lc 19,42).
Le récit de Jean explicitera que cette paix ne sera pas accueillie par tout le peuple
mais que les disciples pourront en vivre,
dans la mesure de leur communion avec Jésus (Jn 14,27 et 16,33):
Je vous laisse la paix; c’est ma paix que je vous donne;
je ne vous la donne pas comme le monde la donne.
Que votre coeur ne se trouble ni ne s’effraie.
Je vous ai dit ces choses, pour que vous ayez la paix en moi.
Dans le monde vous aurez à souffrir.
Mais gardez courage! J’ai vaincu le monde.

Cette entrée à Jérusalem est-elle vraiment décrite comme triomphale?
Si l’on poursuit le récit de Marc, nous trouvons trois textes qui vont l’éclairer:
le figuier stérile (11,12-14), la purification du Temple (11,15-19)
et la parabole des vignerons meurtriers (12,1-12).
Quel lien y a-t-il entre ces textes et notre récit?
Dans la Bible, le figuier (comme la vigne) est le symbole du peuple de Dieu.
Or Jésus va jouer un mime symbolique en se lamentant devant un figuier
qui porte des feuilles mais qui n’a pas de fruit.
On trouve déjà une telle lamentation, dans la bouche du prophète Jérémie,
pour décrire l’infidélité des fils de Dieu qui ne vivent pas l’essentiel de la Tora,
c’est-à-dire la justice, la solidarité:
Pas de raisins à la vigne! Pas de figues au figuier! Même le feuillage est flétri!
Changez sérieusement votre conduite: n’exploitez pas l’immigré, l’orphelin et la veuve.
Pouvez-vous commettre le vol, le meurtre… courir après d’autres dieux…
puis venir vous présenter dans cette Maison et dire: «Nous sommes sauvés!»
et continuer à commettre toutes ces horreurs?
Prenez-vous cette Maison pour une caverne de bandits?
(Jr 8,13 et 7,3-11).
Jésus prendra l’image des bandits lors de la purification du Temple. Que signifie-t-elle?
De même que des bandits se mettent à l’abri d’une caverne après leurs méfaits,
ainsi il y a des fidèles qui n’agissent pas selon la Règle d’amour de la Tora
et se pensent à l’abri du jugement de Dieu parce qu’ils offrent des sacrifices au Temple.
Cela fait écho au rappel incessant des prophètes
qui crient que Dieu veut d’abord la miséricorde et non des offrandes.
C’est d’ailleurs le même enseignement qui se trouve dans la réponse d’un scribe,
réponse dont Jésus dira qu’elle est celle de quelqu’un qui est proche de Dieu:
Maître, tu as dit vrai: [Dieu] est unique et l’aimer de tout son coeur …
et aimer son prochain comme soi-même,
cela vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices
(Mc 12,32).
Enfin la parabole des vignerons meurtriers évoque le rejet des prophètes,
qui marque toute l’histoire d’Israël.
Parce que les prophètes dénoncent le manque de fidélité et de droiture, les chefs les font taire.
Il en sera de même pour ce dernier prophète qui est le fils bien-aimé du Maître de la vigne:
il sera rejeté et tué. Et Jésus évoque alors le texte du psaume 118:
La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre de faîte (Mc 12,10).
Ainsi cette entrée à Jérusalem n’est pas celle d’un messie humainement triomphant.
Le messie qu’est Jésus sera rejeté par les chefs de son peuple.
L’entrée dans Jérusalem se poursuivra par une autre procession
qui le conduira au Calvaire.Ainsi nous voyons qu’en allant à Jérusalem, Jésus savait qu’il marchait à la mort.
L’Évangile rappelle sans cesse que Jésus a choisi le moment
et le sens qu’on doit donner à sa mort (Mc 10,45):
Le Fils de l’homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.
Dans le récit de Jean, il dira: Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne (Jn 10,18).
Alors pourquoi a-t-il choisi d’aller ainsi se livrer à ceux qui voulaient sa mort?
Jésus avait cette certitude de foi
que ce sacrifice de lui-même le conduisait à la véritable vie.
Le Seigneur-Dieu est pour moi, je ne crains rien.
Non, je ne mourrai pas, je vivrai…
disait le psaume 118 (6.17).
Les derniers temps de Jésus sont remplis de cette espérance affirmée (Mt 10,28):
Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme;
craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps.
Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il prenne sa croix…
Qui veut sauver sa vie la perdra. Qui perd sa vie la sauvera
(Mc 8,34-35).
Et cette espérance avait été confirmée par Dieu sur la montagne de la transfiguration:
Celui-ci est mon fils bien-aimé. Écoutez-le (Mc 9,7).
C’est pourquoi Jésus pouvait annoncer sa résurrection:
Ils bafoueront le Fils de l’homme, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront,
et après trois jours il ressuscitera
(Mc 10,34).

Mystère que cette mort qui conduit… à la vie.
Jésus la décrira sous l’image du grain de blé:
Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul.
Si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance
(Jn 13,24).
Mystère que ce rejet par les puissants du peuple de Dieu
qui va mener le messie à construire le règne… avec Dieu et les humbles:
Heureux les humbles, les pauvres… le règne de Dieu est à eux (Mt 5,3);
moi, quand j’aurai été élevé de terre, je les attirerai à moi, tous (Jn 12,32).
Cela est vrai de Jésus qui depuis 20 siècles rassemble tant et tant de disciples.
Mais, tout au long de l’histoire, ce paradoxe inspire des hommes et des femmes:
songeons tout récemment à Nelson Mandela, rejeté pendant deux décennies
et exilé sur une île pour finalement devenir le père de son peuple;
songeons aussi à plusieurs des théologiens qui ont inspiré le concile Vatican II,
alors qu’ils avaient été marginalisés, réduits au silence par Rome,
seulement quelques années auparavant.
Paradoxe que ce qui est force aux yeux du monde est faiblesse et inversement.
Ainsi l’argent -sur lequel tant de gens pensent pouvoir assurer leur existence-
se trouve être ce qui est le plus incertain,
le plus trompeur (un mammon) pour donner un vrai sens à la vie.
Comme le décrit Éric-Emmanuel Schmitt:
«L’argent n’a pas de valeur, l’argent ne rend pas riche, l’argent rend pauvre.
Le plus important est d’apprendre à être, mais il est plus facile de faire de l’argent,
[plus facile] d’avoir que d’être» (Actualité religieuse, 15 février 97, p. 43).
Et être, c’est avant tout aimer.
D’un véritable amour qui est aussi paradoxal, comme le dit cette phrase de Lévinas:
«Seul un moi vulnérable peut aimer son prochain.»
Schmitt commente ainsi ce paradoxe de l’amour:
«Cette vulnérabilité [de l’amour] recèle une grande force.
Aimer, c’est aimer une liberté, aimer quelqu’un de libre, quelqu’un qui peut partir, trahir.
Aimer, c’est un risque.
J’aime avec le sentiment intense de la fragilité.
L’amour est solide, mais entre deux personnes fragiles.
Je suis fragile, l’être que j’aime peut être fragile, mais l’amour est ce que l’on a de plus fort.
L’amour est quelque chose de plus que soi; c’est le ciment du rapport entre les êtres,
le ciment même de l’existence» (Ibidem, p. 44).
C’est parce qu’Il est l’Amour absolu, infini, que Dieu lui-même est fragilité.
C’est parce qu’il est à l’image du Père-Divin que Jésus est aussi fragilité
et que sa vie ne peut être que vulnérabilité; une vulnérabilité qui le conduira à livrer sa vie.
Parce qu’il a aimé jusqu’à l’extrême, Jésus a couru le grand risque de l’amour:
celui du rejet par ceux qui se pensent puissants.
En acclamant le règne de Dieu qui vient en Jésus, les petits et les pauvres acclamaient
celui qui témoignera de l’amour divin en mourant sur la croix.
Il ne peut y avoir que les petits et les pauvres
qui sauront découvrir l’Amour divin dans le crucifié.
Pour tous ceux qui ont fait, de la puissance, la vérité de leur vie,
le crucifié ne peut être que scandale ou folie.
Ainsi, à partir de cet amour de la croix, la distinction n’est pas entre Juifs… et païens
(entre un peuple de Dieu auquel on appartient par naissance et les autres peuples)
mais entre ceux qui accueillent l’amour, conscients de leur petitesse… et les autres,
entre les coeurs de pauvres… et les coeurs de riches.
Ainsi Jésus ne sera pas le messie qui chasse les païens, pour redonner la liberté aux Juifs,
mais celui qui ouvre la Maison de Dieu aux humbles de tout peuple, de toute croyance:
Ma maison sera maison de prière pour toutes les nations (Mc 11,17).
L’apôtre Paul écrira cela aux chrétiens d’Éphèse:
C’est lui [Christ Jésus] qui est notre paix.
De ce qui était divisé, il a fait une unité….
Il a voulu, à partir du Juif et du païen,
créer en lui un seul être nouveau et les réconcilier au moyen de la croix
(Ép 2,14-16).
La passion de Jésus ne marque pas le rejet du judaïsme
et la naissance de l’Église chrétienne… mais le rejet des puissants de ce monde
et la naissance -en Jésus- d’une humanité des pauvres et des miséricordieux.
Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu.
Revivre le chemin de Jésus,
c’est témoigner que la distinction n’est pas tant entre les chrétiens… et les autres,
qu’entre ceux qui ont choisi la puissance, l’argent, la force…
et ceux qui bâtissent leur vie sur l’amour,
sur la pierre rejetée devenue pierre de faîte.
Comme l’a si bien décrit l’apôtre Paul,
l’amour vrai -qui est divin- se déploie dans la faiblesse:
Le Seigneur [Jésus] m’a déclaré: «Mon amour gratuit te suffit;
ma puissance [d’amour] donne toute sa mesure dans la faiblesse.»
Aussi mettrai-je ma fierté bien plutôt dans mes faiblesses
afin que repose sur moi la puissance du Christ.
Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort
(2Co 12,9-10).
Ce mystère -et ce paradoxe- qu’est l’amour ne peut être vraiment expliqué ni démontré.
Il ne peut être que compris de l’intérieur,
par un coeur qui sera entré lui-même dans ce chemin d’amour.
On ne peut saisir la résurrection que si l’on a commencé à expérimenter la croix.
On ne pourra chanter: «Christ est ressuscité!»
que si la joie de Jésus est entrée dans notre vie
parce que nous aurons ouvert notre coeur à l’amour, humblement (Jn 15,13.11):
Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ses amis.
Je vous ai dit cela afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète.

Georges Convert

 

»»» Questions

1. À partir de quels passages de la Bible Marc raconte-il l’entrée de Jésus à Jérusalem?
2. Quel sens ces textes donnent-ils à cette entrée?
3. Pourquoi Jésus choisit-il de se livrer à ses adversaires, de donner sa vie?
4. Comment comprendre cette affirmation: Seul un moi vulnérable peut aimer son prochain?
5. La mort de Jésus marque-t-elle le rejet du peuple d’Israël par Dieu?

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