Évangile du dimanche 5 février 2017

5e dimanche du temps ordinaire (année A), selon le récit de Matthieu (5, 13-16)Du pain sur la table

Comme les disciples s’étaient rassemblés autour de Jésus sur la montagne,
il leur disait:

13 Vous, vous êtes le sel de la terre.
Si le sel devient fou, avec quoi ce sera salé?
Il n’est plus assez fort pour rien,
sinon être jeté dehors et piétiné par les gens.

14 Vous, vous êtes la lumière du monde:
une ville, située en haut d’une montagne, ne peut être cachée.

15 On n’allume pas une lampe et on la met sous le boisseau,
mais sur le lampadaire
et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.

16 Ainsi, que votre lumière brille devant les humains
pour qu’ils voient vos bonnes oeuvres
et disent la gloire de votre Père qui est dans les cieux.


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Le commentaire du pain sur la table,

par Georges Convert.

Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde! N’est-ce pas une affirmation de Jésus que certains pourront trouver prétentieuse.  Et ici Jésus ne dit pas: Je suis la lumière du monde (Jn 8,12), mais vous, mes disciples, vous êtes la lumière du monde. Comment comprendre cela?

La place de ce texte dans le recit de Matthieu

Nous sommes dans la Charte (le Sermon sur la montagne) que Jésus propose à ses disciples. Jésus a tracé les grandes lignes qui donnent la direction du bonheur: vivre humble, avoir faim et soif de droiture, être miséricordieux, porteur de paix. C’est en vivant selon cette Règle de vie (la Tora) que les disciples de Jésus marchent dans le droit chemin du bonheur: Vous êtes sur le chemin du bonheur parce que le règne de Dieu est pour vous. Ainsi les disciples feront avancer la réalisation du règne de Dieu sur terre. Le texte parle ensuite de l’attitude de Jésus face à la Tora. Il affirme qu’il n’est pas venu l’abolir mais l’accomplir et accomplir la Tora c’est vivre une droiture supérieure à celle des scribes: Vous avez entendu qu’il a été dit: oeil pour oeil, dent pour dent, mais moi je vous dis: Ne résiste pas au méchant [avec violence]. … Vous avez entendu qu’il a été dit: tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi, mais moi je vous dis: aimez vos ennemis (Mt 5,38-39.43-44)Il devrait donc y avoir un lien entre cette Tora renouvelée, cette droiture nouvelle, et l’affirmation de Jésus sur le sel et la lumière.

Vous êtes la lumière du monde.

Dans la Bible de Moïse, la lumière du monde est la Tora, la Règle de vie donnée par Dieu. La directive du Seigneur est une lampe et la Règle, une lumière, un chemin de vie (Pr 6,23)Tout Juif est donc porteur de la lumière de Dieu. L’apôtre Paul, dans sa lettre aux Romains (2,19), décrira ainsi le juif: Tu es convaincu d’être le guide des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, l’éducateur des ignorants, le maître des simples… parce que tu possèdes dans la Tora l’expression même de la connaissance et de la vérité. Paul se fait ici l’écho des textes des prophètes juifs: Isaïe (42,6) décrit ainsi le Serviteur de Dieu: Moi, le Seigneur, je t’ai appelé à vivre dans la droiture, je t’ai saisi par la main et je t’ai modelé, j’ai fait de toi l’alliance du peuple et la lumière des nations pour ouvrir les yeux des aveugles, pour faire sortir le prisonnier de sa prison et de leur cachot ceux qui habitent les ténèbres. Je t’ai façonné et j’ai fait de toi l’alliance du peuple pour relever le pays. C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur pour relever les tribus d’Israël, je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne jusqu’aux extrémités de la terre (Is 49,8.6)Ce Serviteur est l’image du futur roi-messie, mais il est aussi le modèle du peuple de Dieu et de chacun, chacune de ses membres. Les Juifs étaient convaincus qu’un jour cette lumière de la Tora -qui les guidait sur le chemin de Dieu- serait accessible à tous les peuples: Il arrivera que la montagne de la Maison du Seigneur sera établie au sommet des montagnes. Des peuples nombreux se mettront en marche vers elle qui diront: «Venez, montons à la montagne du Dieu d’Israël. Dieu nous montrera ses chemins et nous suivrons sa voie. C’est de Jérusalem que vient la Règle de la vie et la parole de Dieu. Venez, marchons vers la lumière du Seigneur» (Is 2,2-5)Remarquons le parallèle avec notre texte qui parle d’une ville située au sommet d’une montagne. La montagne de la Maison du Seigneur (le Temple), c’est Jérusalem. Et Jérusalem est le lieu d’où vient la Règle de vie, la Tora.

  • Comment prétendre que chacun des membres d’Israël, et que chaque disciple de Jésus est lumière du mondeLe disciple de Jésus n’est pas la lumière parce que son comportement serait exemplaire. Disciples de Jésus, nous sommes tous des pécheurs. Cette lumière vient de Dieu et elle se manifeste à travers sa Règle de vie, ses directives. Malgré leurs limites et leurs faiblesses, ces serviteurs de Dieu révèlent la Sagesse divine qui les guide comme une lumière.

Plus tard, Cyrille d’Alexandrie dira à ses condisciples chrétiens: «Ce n’est pas vous qui vivez mais elle vit en vous la lumière: le Christ capable d’éclairer le monde entier lui-même par sa parole.» Paul, dans la 2e lettre aux Corinthiens, écrit: Ce n’est pas nous-mêmes, mais Jésus Christ Seigneur que nous proclamons. … Le Dieu qui a dit: «que la lumière brille au milieu des ténèbres», c’est Lui-même qui a brillé dans nos coeurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ. Mais ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile pour que cette incomparable puissance soit de Dieu et non de nous (2Co 4,5-7)C’est aux pauvres et aux humbles -à qui s’adresse la Tora renouvelée- que Jésus dit qu’ils sont sel de la terre et lumière du monde. Seuls ceux qui sont humbles peuvent recevoir, accueillir l’amour. Seuls ceux qui reçoivent l’amour peuvent éclairer le monde.

Jésus demande à ses disciples de ne pas mettre la lumière sous le boisseau.

Le boisseau est peut-être une sorte de baquet de forme tronc-conique  dont le fond est porté par 3 ou 4 pieds. Il était le lieu de rangement de la lampe à huile dans les maisons palestiniennes. Jésus invite ses disciples à ne pas mettre au placard la lumière de l’Évangile.

C’est en voyant les bonnes oeuvres des disciples qu’on pourra dire la grandeur de Dieu. La traduction de la liturgie traduit bonnes oeuvres par ce que vous faites de bien. Mais habituellement les bonnes oeuvres, dans la Bible, sont les gestes de miséricorde: l’amour pour les pauvres, l’accueil et l’hospitalité, la visite des malades, le pardon. Partage ton pain avec l’affamé, héberge chez toi les pauvres sans abri, donne un vêtement à celui que tu vois nu, ne te dérobe pas devant celui qui est ta propre chair. Alors ta lumière se lèvera dans les ténèbres (Is 58,7-10)Ces actions charitables étaient distinctes des 613 articles de la Tora, comme des gestes qu’on accomplit en plus, pour ceux envers qui on n’est pas obligé, des gestes qu’on accomplit gratuitement sans penser à un quelconque retour. N’est-ce pas la droiture supérieure à celle des scribes, dont Jésus parle? Par l’amour porté à tous les humains, quels qu’ils soient, Juifs et chrétiens imitent Dieu dans sa miséricorde. Ils témoignent de la lumière divine qui les habite et les fait vivre.

Vous êtes le sel de la Terre.

Dans la Bible, l’image du sel est employé de plusieurs manières.

  • Le sel était utilisé comme engrais pour la terreMais, lorsqu’il était mêlé à trop de terre, il perdait de son efficacité et le sel était alors comme sans saveur, insipide. Être un sel dénaturé,  c’est donc être comme quelqu’un qui a tellement dilué la parole de Dieu, la Tora, qu’il est devenu comme fou, sans sagesse, impropre à témoigner de Dieu. Le sel est donc utilisé comme symbole de la sagesse.
  • Dans les pays chauds où il n’y avait pas encore de réfrigérateur, le sel permet de conserver les aliments (viande et poisson) sans qu’ils pourrissent. Le sel est alors l’image de ce qui peut conserver une chose intacte: l’amitié par exemple. On parle ainsi d’alliance de sel, pour dire une alliance indestructible et sacrée. Ne devriez-vous pas savoir que le Seigneur, le Dieu d’Israël, a donné la royauté à David  pour toujours, à lui et à ses descendants: c’est une alliance de sel (2 Ch 13,5).

Dans les pays d’Orient, encore aujourd’hui,  on partage le pain et le sel pour accueillir quelqu’un, pour dire l’amitié. Dans le petit livre de Serge de Beaurecueil: Nous avons partagé le pain et le sel, le jeune élève musulman vient un jour frapper à la porte de son professeur et lui dit: «Je voudrais que vous veniez chez moi et nous partagerions le pain et le sel. Puis je voudrais venir chez vous et partager le pain et le sel et nous serions amis pour toujours.»

Quel sens choisir pour cette phrase de Jésus: Vous êtes le sel de la Terre? le symbole de la sagesse ou celui de l’amitié? Les deux sens se complètent et se fusionnent. L’amitié, la communion avec Dieu, se fonde sur la sagesse de la Tora. La table est le lieu où se concrétise, se manifeste l’alliance, la communion.

Un texte juif dit: «Quand deux ou trois sont à table et parlent de la Tora, Dieu est au milieu d’eux.»

Être sel de la Terre, c’est donc garder fidèlement la Tora, mettre en pratique la Sagesse de Dieu et travailler ainsi à rendre toujours plus vivante l’alliance entre Dieu et son peuple.

La Bible éclaire-t-elle le rapprochement entre le sel et la lumière?

Souvent ces deux mots reviennent en couple: lumière et alliance, lumière et gloire. J’ai fait de toi l’alliance du peuple et la lumière des nations (Is 49,6)Lors de la présentation de Jésus au Temple, le vieillard Siméon le salue ainsi: Maintenant, Souverain Maître, mes yeux ont vu ton salut: lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple (Lc 2,32)Dans la Bible, la gloire n’a pas le sens que ce mot a en français: prestige, renommée. L’image du mot gloire est celle du poids de quelqu’un, de son importance. Pour Dieu sa gloire est le poids de son amour, l’intensité infinie de son amour. Le mot gloire parle de l’amour de Dieu qui crée une communion avec les humains; il est proche du mot alliance qui traduit la communion entre Dieu et son peuple, entre le Père divin et la communauté de ses fils et de ses filles. Remarquons aussi que la lumière concerne les peuples, – c’est-à-dire toutes les nations qui ne connaissent pas le Dieu d’Israël- et l’alliance, la gloire concernent le peuple de Dieu. Dans l’expression «être sel de la Terre», le mot Terre ne désignera donc pas le monde – l’humanité en général-, mais le peuple de Dieu.

La deuxième béatitude dit que les doux recevront la Terre en héritage: c’est à dire qu’ils seront accueillis, par grâce, dans la famille des fils et filles de Dieu.

D’une part le fidèle de Dieu doit être sel de la Terre (force d’amour et d’alliance) pour garder le peuple de Dieu dans l’unité autour de Dieu et de l’Évangile, d’autre part, Dieu et ses fidèles sont lumière pour les autres peuples, les nations. C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur en relevant les tribus de Jacob et en ramenant les préservés d’Israël; je t’ai destiné à être la lumière des nations afin que mon salut soit présent jusqu’aux extrémités du monde (Is 49,6)Jésus demande à ses disciples d’être sel de la Terre pour garder vivante la fraternité au sein de la communauté des disciples; et, si les disciples vivent vraiment la fraternité, ils seront ainsi lumière pour ceux qui ne sont pas chrétiens (et que Jésus ici appelle le monde). On dira des premiers chrétiens: «Voyez comme ils s’aiment!» Mais cette communion n’est pas seulement le produit de leur effort, mais elle est le fruit de l’amour de Dieu qui agit en eux et par eux. Une communion de pécheurs sans cesse grâciés.

Comment aujourd’hui être sel de la terre et lumière du monde?

Cela signifie-t-il que le chrétien a pour but de convertir la terre entière à sa foi? Que, hors de l’Eglise, il n’y a pas de salut? Les chrétiens ne sont pas chargés de convertir, mais de témoigner de la possibilité de vivre d’un vrai amour gratuit parce qu’on puise sa force dans l’amour de Dieu.

Au jugement dernier, on ne sera pas sauvé en exhibant son baptistère. Mais tout être qui aura été miséricordieux envers les plus démunis sera accueilli comme un fils, une fille de Dieu (Mt 25,35ss)J’ai eu faim, vous m’avez donné à manger, j’étais malade, vous m’avez visité. Comme ce médecin bosniaque de Sarajevo qui a continué à soigner les blessés -au risque de sa propre vie- durant les quatre années de guerre, et cela dans des conditions pénibles, sans électricité, sans eau, sans salaire. Cet homme a été porteur d’une lumière.

Au soir de sa vie, Jésus a prié pour que l’unité de ses disciples soit un témoignage: Je leur ai donné l’amour que Tu m’as donné pour qu’ils soient Un comme nous sommes Un: moi en eux et toi en moi, afin que le monde reconnaisse que Tu les as aimés comme Tu m’as aimés (Jn 17,22-23)Voilà le témoignage chrétien: révéler que Dieu aime chaque humain d’un amour de Père, et cela, en nous aimant entre nous du même amour miséricordieux. Être témoin, ce n’est pas faire de la propagande, c’est faire mystère. Car l’amour vrai est un mystère qui nous dépasse… une réalité que nous ne pouvons qu’accueillir du Père divin. Il nous faut nous aimer de telle façon que notre unité soit quasi inexplicable si un Dieu d’amour et source de tout amour n’existe pas. Cet amour de l’autre est plus que la justice sociale: en ce sens qu’il comprend la justice certes, mais qu’il va plus loin: il s’agit d’aimer l’autre quelqu’il soit:  le bon et le salaud, le pauvre et le truand, le sympathique et le révoltant. Voilà la droiture -supérieure à celle des scribes- que demande Jésus. La source d’un tel amour ne se trouve pas dans nos seules forces humaines; elle ne peut être que divine. Notre souci de la justice, notre engagement pour un monde moins mauvais, ne seront vraiment chrétiens que s’ils manifestent la source de notre espérance: Dieu qui est Amour et Père.

Dans le numéro 108 de la revue Nouveau Dialogue, Luc Phaneuf lance un cri de souffrance en face du suicide de tant de jeunes: «Les jeunes sont blessés et ont besoin, plus que jamais, d’adultes pour les aimer. Leur crise spirituelle est d’une profondeur insondable; ils ne croient plus aux mirages de bonheur, qu’ils soient politiques ou économiques. Confrontés aux défis et aux épreuves de cette fin de siècle troublée, trop de jeunes se retrouvent alors devant leur vide intérieur. Les jeunes sont-ils indifférents à la chose religieuse? Non. Je dirais que la plupart sont en recherche, qu’ils vivent une quête spirituelle sérieuse. Pour séduire les jeunes, il faudrait que le christianisme retrouve sa pureté originelle. Les jeunes veulent être séduits par le Christ mystérieux qui les interpelle. Ils refusent en bloc un christianisme à l’eau de rose, mou et facile.» Pierre D’André va dans le même sens: «Quand on renonce à offrir le mystère et le surnaturel aux humains,  ils se tournent vers les ersatz et leur soif du sacré leur fait adopter le merveilleux, la superstition et les sectes.»

Sans une Église une et foyer de fraternité, il n’y a pas de témoignage de l’Évangile dans le monde. Sans une vie fraternelle entre chrétiens, au nom de Jésus, il n’y a pas vraiment de chrétiens. Ce qui est demandé aux disciples de Jésus, c’est de manifester que c’est l’amour de Dieu qui crée la communion de ses fils et de ses filles… une communion qui ne vit que par la force divine du pardon. Nos divisions, nos médiocrités devraient être pour nous une grande souffrance. Madeleine Delbrêl avait de vibrants accents pour dire cette réalité: «L’Église, il faut s’acharner à la rendre aimable.
Il faut s’acharner à éviter tout ce qui en elle rend son amour indéchiffrable.
Il faut s’acharner à la rendre aimante.
Son amour est en grande partie à notre merci.
Cet amour est un élan vital vers toutes les extrémités de la terre, qu’elles soient géographiques ou sociales [les petits, les souffrants, les pauvres], un élan interne vers tout ce qui est séparé par l’erreur, le péché. Les exigences de cet amour sont à la taille du Christ-Église et non à la nôtre. On ne peut les vivre que si nous intensifions notre appartenance intime, vitale au Christ dans l’Église.» 
(cité dans J. Loew, Vivre l’Évangile avec M. Delbrêl, Centurion 1994, p. 103)

Il nous faut, avec Jésus, être sel de la communauté  pour qu’elle soit lumière pour le monde. Pour cela, il faut vivre pleinement notre rencontre avec Jésus, afin d’aimer comme Lui nous aime, avec la même qualité divine, la même miséricorde inépuisable: À ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples: à l’amour gratuit que vous aurez les uns pour les autres (Jn 13,35)Le Dieu qui est Père et veut réunir tous ses fils, nous demande  d’être des communautés-signes de son projet de communion. Voilà un christianisme qui est loin d’être mou et facile. Mais qui conduit à un bonheur inépuisable, à une joie que rien ne peut nous ôter.

Georges Convert

»»» Questions

1. Dans la Bible de Moïse qu’est-ce qui est la lumière du monde?
2. Comment prétendre que chacun des membres d’Israël,
et que chaque disciple de Jésus est lumière du monde?
3. Que veut dire: «ne pas mettre la lumière sous le boisseau?
4. De quoi le sel est-il le symbole?
5. Comment la Bible éclaire-t-elle le rapprochement entre le sel et la lumière?
À quoi se rapporte le sel et à quoi se rapporte la lumière?
6. Comment les communautés chrétiennes d’aujourd’hui peuvent-elles être sel et lumière?
Cela est-il possible malgré nos médiocrités et nos contre-témoignages?

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