Évangile du dimanche 5 juillet 2020

Du pain sur la table

14e dimanche ordinaire (année A), selon l’écrit de Matthieu (11, 25-30)

25 En ce temps-là, prenant la parole Jésus dit:
Je te célèbre, Père, Seigneur du ciel et de la terre,
car tu caches ces choses à des sages et aux intelligents
et tu révèles cela à des tout-petits.

26 Oui, Père, tel est le choix de ton amour.

27 Tout m’a été donné par mon Père,
et personne ne connaît le fils sinon le père,
et personne ne connaît le père sinon le fils
et celui à qui le fils a dessein de le révéler.

28 Venez à moi, vous tous qui peinez et êtes surchargés
et moi je vous donnerai le repos.

29 Portez sur vous mon joug
et apprenez de moi:
car je suis doux et humble de coeur
et vous trouverez le repos pour vos vies.

30 Car mon joug est aisé et mon fardeau léger.

Fichier .pdf

Le commentaire du pain sur la table,

par Georges Convert.

Quelle densité dans ces paroles qui nous sensibilisent à la dimension divine de la vie!
C’est une des rares prières de Jésus que l’Évangile nous ait conservée.
Avec le “notre Père”, nous avons là quelque chose qui nous fait connaître de l’intérieur comment Jésus vivait avec Dieu, quelle intimité était la sienne avec le Créateur.
Et cette intimité avec l’Éternel se marie avec une intimité avec les gens humbles et simples.

La place de ce texte dans le récit de Matthieu.
Le chapitre 11 de Matthieu présente d’abord Jean le Baptiste qui se trouve en prison, et qui envoie ses disciples poser cette question:
Es-tu “Celui qui doit venir” ou devons-nous en attendre un autre ?
Jésus sait que les gens ont de la difficulté à croire en lui.
Même Jean le baptiste se met à douter que Jésus soit bien le messie.
Jean attend un messie qui viendra purifier le peuple de Dieu.
Le combat qui chassera les Romains païens de la terre de Dieu qu’ils occupent, sera aussi le temps choisi par Dieu pour punir tous les Juifs infidèles.
Au lieu des préparatifs de ce combat purificateur,
Jean voit Jésus manger à la table des pécheurs et prêcher le pardon de Dieu.
Devant les doutes de Jean sur son rôle, Jésus déclare:
Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi!
Parmi ceux qui sont nés d’une femme,
il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean le baptiste;
et cependant, le plus petit dans le Règne des cieux est plus grand que lui
 (Mt 11,6.11.19).
Mais il n’y a pas que les doutes de Jean,
il y aussi l’incompréhension, l’indifférence des villes juives.
Jésus manifeste sa déception envers ses compatriotes, les comparant aux païens:
Et toi Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ?
[Non], tu descendras jusqu’au séjour des morts!
Car si les miracles, qui ont eu lieu chez toi, avaient eu lieu à Sodome, [peuplée de païens] elle subsisterait encore aujourd’hui.
Aussi bien, je vous le déclare, au jour du Jugement,
le pays de Sodome sera traité avec moins de rigueur que toi
 (Mt 11,23.24).
Pourtant c’est dans cette ambiance d’incompréhension, de controverse
que Jésus va dire son action de grâce envers le Père:
Père, Seigneur de ciel et de la terre, je proclame ta louange…
Jésus lance un cri de joie et de reconnaissance:

Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bonté.
Nous pouvons faire un rapprochement avec le livre du prophète Daniel.
Par l’inspiration de Dieu, Daniel a su interpréter le rêve du roi Nabuchodonosor:
Que le Nom de Dieu soit béni de siècle en siècle;

à lui soient la sagesse et la force.
C’est Lui qui donne aux sages la sagesse et la science à ceux qui savent discerner;
Lui qui révèle profondeurs et secrets, et connaît ce qui est dans les ténèbres.
La lumière réside auprès de lui.
À toi, Dieu de mes pères, je rends grâces

et je te loue de m’avoir accordé sagesse et intelligence:
Voici que tu m’as fait connaître ce pourquoi nous t’avons imploré;
les choses du roi, tu nous les a fait connaître
 (Dn 2,20-23).
Dans sa prière, Jésus manifeste la relation unique qu’il vit avec Celui qu’il appelle: Père.
«L’emploi absolu du terme “Père” comme invocation est sans exemple dans la prière juive
et suffit donc à traduire déjà une attitude originale devant Dieu;
mais peut-être pouvons-nous retrouver derrière ce titre le petit mot araméen Abba
que Marc nous fait entendre une fois sur les lèvres du Christ à Gethsémani (Mc 14,36).
C’était le nom donné par les petits enfants à leur père, l’équivalent de papa,
et la tradition semble l’avoir retenu comme caractéristique de l’extraordinaire familiarité,
de l’affectueuse simplicité avec laquelle Jésus s’adressait à Dieu.»
(Jean Perron, Au fil de l’année, l’Évangile, Les dimanches de l’année C, Lire la Bible, Cerf).
Dans les temps d’épreuves, les moments plus difficiles, savons-nous revenir à l’essentiel ?
Comme Jésus le fait.
En effet, dans ces moments où il semble connaître insuccès et échecs,
Jésus vit une relation intense avec Dieu, avec son Père.
Et c’est dans cette communion qu’il trouve la paix intérieure.
Pour nous, lorsque la souffrance, l’angoisse, l’incompréhension deviennent trop forts,
nous avons peut-être la tentation de nous réfugier dans le boire et le manger,
dans la drogue ou l’érotisme, dans le luxe ou l’artificiel de la vie mondaine.
Et pourtant nous savons d’expérience que l’essentiel n’est pas là.
Jésus nous propose un chemin de libération.
Il le situe au niveau de la relation avec le divin, d’une connaissance sur-humaine de Dieu:
Père, tu te révèles aux tout-petits. Nul ne connaît le Père sinon le Fils…

 

Tout m’a été remis par mon Père.
Cette densité de vie de relation à Dieu, nul ne peut se l’approprier.
C’est un don, une grâce reçue!
Qui connaît bien son papa, sinon son fils ou sa fille ?
En effet, ils sont du même sang, tissés des même fibres.
Ce ne sont pas le voisin ou la cousine qui vont nous apprendre
quel est le fond du coeur de notre papa ou de notre maman.
«Si tu savais le don de Dieu» dit Jésus à la Samaritaine (Jn 4,10).
C’est aussi ce qu’il confie à Nicodème (Jn 3,9-10):
Tu es maître en Israël et tu n’as pas la connaissance de ces choses!
Si vous ne croyez pas lorsque je dis les choses de la terre,
comment croirez-vous si je vous dis les choses du ciel ?
Et cependant nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme.

Mais cette relation intime que Jésus vit avec Dieu, il veut nous la partager:
Nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils a dessein de le révéler.
Cette phrase est peut-être un dicton de l’époque.
Pourquoi le fils connaît-il son père ?
Il y a, bien sûr, les liens du sang qui peuvent rendre proches.
Il y a des gènes communs qui sont source de réactions plus ou moins semblables.
Mais si Jésus peut dire cela, c’est en raison de la relation toute spéciale
qu’il y a entre le fils et son père en Israël.
À l’époque, c’est le père qui apprend, dès l’enfance, la Tora à son fils.
Et la Tora, c’est toute la sagesse que l’on se transmet de génération en génération.
Le père a déjà intégré cette sagesse, par son expérience de vie.
Il s’en est nourri dans la prière. Il s’en est enrichi au long des jours.
Dans cette transmission, dans cette tradition, c’est toute son intimité qui se livre.
C’est le plus intérieur de lui-même… sa relation avec son Dieu,
avec celui qui est son origine, le tout-début de son existence, le pourquoi de son être.
C’est Bouddha qui disait:
«Il est meilleur de vivre un seul jour dans la pensée de son origine
que de vivre cent années privé de cette pensée.»
Ainsi Jésus, le Fils, nous introduit dans l’intimité du Père, au coeur de la vie divine.
Le Fils nous communique l’Esprit même du Père, sa pensée, sa volonté.
Et ce sera dans la relation que nous aurons avec Jésus, le fils bien-aimé,
que nous pourrons entrer un peu dans l’intimité de la famille divine.

Père, tu te révèles aux tout-petits.
En Matthieu, les tout-petits sont les disciples, auxquels sont révélés
le mystère du Père éternel et le rêve qu’il fait pour chaque être humain.
Ils connaissent, par l’intermédiaire de Jésus, le mystère du Règne de Dieu.
L’apôtre Paul exprime bien ce mystère du Christ qui dépasse toute imagination:
Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent,
mais pour ceux qui sont en train d’être sauvés, pour nous, il est puissance de Dieu.
Car il est écrit: je détruirai la sagesse des sages et j’anéantirai l’intelligence des intelligences.
Où est le sage ? Où est le docteur de la loi ? Où est le raisonneur de ce siècle ?
Dieu n’a-t-il pas rendue folle cette sagesse du monde ?
Puisque le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu,
c’est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient.
Les Juifs demandent des miracles et les Grecs recherchent la sagesse;
mais nous, nous prêchons un messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens,
mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs,
il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu.
Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes
et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes
 (1Co 1,18-25).
Comprenons bien que Matthieu ne déprécie pas l’importance de l’intelligence de la foi,
mais ce sont les chefs et les autorités -devenues aveugles-
qui ne savent pas discerner les manifestations de la sagesse divine.
Les tout-petits sont ici les écoliers, les gens qui apprennent.
Puisqu’à l’époque, le premier maître d’école est le père,
le petit enfant est le symbole de celui qui se laisse instruire.
Par rapport à Dieu, le vrai maître d’école de la vie, il faut rester toujours comme un écolier.
Se laisser instruire est d’ailleurs très proche de se laisser aimer.
On ne grandit dans la vie qu’en recevant des autres, et d’abord de l’Autre qui est Dieu.
On ne peut donner aux autres qu’en retour, en partageant ce qu’on a d’abord reçu.
On ne peut aimer en vérité qu’en restant petit
et on ne reste petit dans l’amour qu’en reconnaissant qu’on est loin d’aimer en vérité.
«Se dire chrétien, c’est reconnaître qu’on fait de modestes progrès
dans la découverte qu’on ne vit pas selon l’Évangile» (Guy Coq).
Ne pas reconnaître notre petitesse, c’est tuer en nous notre capacité d’émerveillement,
nous empêchant de voir les beautés qui sont dans le coeur du prochain
et donc nous empêchant de découvrir la présence de Dieu parmi nous.

 

Vous tous qui peinez sous le poids du fardeau…

prenez sur vous mon joug…
Le joug est cette barre de bois qui servait d’attelage pour les boeufs traînant la charrue.
Cela donne l’impression de quelque chose de pénible à porter!
Prier et vivre en conformité avec la Tora, la Règle de vie donnée par Dieu,
se dit en hébreu «assumer le joug du royaume du ciel».
La Loi de Dieu, à l’époque de Jésus, apparaissait comme ardue et difficile à réaliser.
Pourtant, dans la tradition de la première Alliance,
la Tora est bonne à vivre, elle procure joie et bonheur (Si 51,23.26-27):
Approchez-vous de moi, ignorants, mettez-vous à l’école…
Achetez [l’instruction] sans argent, mettez votre cou sous le joug,
que vos âmes reçoivent l’instruction, elle est tout près, à votre portée.
Voyez de vos yeux comme j’ai eu peu de mal pour me procurer beaucoup de repos.

Isaïe prophétise de la même façon,
en parlant de la sagesse comme un pain qui nourrit ou comme une eau qui désaltère:
Vous tous qui êtes altérés, venez vers l’eau; même si vous n’avez pas d’argent, venez.
Pourquoi dépenser votre argent pour autre chose que du pain,
votre salaire pour ce qui ne rassasie pas ?
Écoutez-moi et vous mangerez de bonnes choses, vous vous délecterez de mets succulents.
Prêtez l’oreille et venez à moi, écoutez et votre âme vivra
 (Is 55,1-3).
Malheureusement, avec le nombre des années et les habitudes humaines,
un rigoureux légalisme avait solidifié la Tora en un code de 613 règlements.
Et c’est souvent le petit peuple qui en subissait les conséquences.
En effet les Pharisiens établissaient leur pouvoir sur les gens simples
en les accablant sous ces règlements par la peur de la punition divine.
Il fallait apprendre ce code par-coeur, en se balançant.
L’un de ces balancements, de droite à gauche, s’appelait le balancement du joug.
En effet, il imitait la démarche du boeuf supportant le joug.
Des règlements plus ou moins compris, exécutés par peur, ne rendent pas libres.
Jésus parle durement de certains Pharisiens:
Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des gens
alors qu’eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt
 (Mt 23,4).
En homme libre en communion d’amour avec son Père, Jésus s’opposera
à cette forme de légalisme, donnant une interprétation libératrice de la Tora.
Lorsque des Pharisiens critiquent ses disciples
parce qu’ils ont mangé des épis de blé dans un champ,
un jour de sabbat normalement consacré au repos, Jésus rétorque:
Si vous aviez compris ce que signifie:

«C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice»,
vous n’auriez pas condamné ces hommes qui sont sans faute.
Car il est maître du sabbat, le Fils de l’homme
 (Mt 12, 7-8).
Oui, tout être humain est maître du sabbat et il doit agir selon sa conscience.
Jésus veut que chaque être humain s’affirme auprès des scribes et des Pharisiens,
comme auprès de tous les représentants de la Tora:
Je vous demande s’il est permis le jour du sabbat

de faire le bien ou de faire le mal,
de sauver une vie ou de la perdre.
Et les regardant tous à la ronde, il dit à l’homme: «Étends la main.»
Il le fit et sa main fut guérie. Eux furent remplis de fureur…
 (Lc 6, 9-11).
En faisant le bien, en sauvant la vie, Jésus se situe au coeur même de la Tora:
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme,
de toute ta force et de toute ta pensée et ton prochain comme toi-même
 (Lc 10,27).
Il redonne à la Tora son souffle divin.
Jésus sait que l’unique Règle de la vie est d’aimer en vérité
car seul l’amour fait ou défait un être humain.
Sandrine Lefebvre écrit dans le journal étudiant Montréal Campus:
«Les trois-quarts des itinérants sont dans la rue à cause d’un manque d’amour.
Il y en a qui ont des parents millionnaires qui ont passé trop de temps à faire de l’argent
et pas assez à s’occuper de leurs enfants.
Les gens qui vivent dans la rue souffrent aussi d’un manque d’amour envers eux-mêmes.
Ils se cherchent, se sentent écrasés ou rejetés.»

Aujourd’hui…
Cette priorité donnée au bien des personnes est tout autant valable
pour les institutions que pour les personnes.
Pour l’Église catholique, on peut penser à la question du presbytérat.
On sait la situation dramatique de la plupart des Églises d’Occident
quant à la pénurie de prêtres.
La possibilité d’ordonner des hommes mariés avait été envisagée dans un synode en 1971.
Le vote avait refusé cette hypothèse par seulement 20 voix de majorité.
Il est donc légitime de reposer la question après plus de 30 ans,
en ayant comme première préoccupation ce qui sera le bien de l’Église.
On sait que beaucoup de communautés chrétiennes sont privées de l’eucharistie
parce qu’il n’y a pas assez de prêtres.
Considérer cette question comme tabou serait sans doute une grave erreur.
Citons Jean Rigal, un théologien français:
«Refuser plus longtemps d’envisager l’ordination éventuelle d’hommes mariés
reviendrait à faire passer l’exigence du célibat sacerdotal
avant les besoins de la communauté chrétienne.
S’il en était ainsi, par un renversement illogique des termes,
on accorderait la priorité à une loi de l’Église sur les nécessités de la mission.»
(cité par Bernard Seboué, N’ayez pas peur, Desclée de brouwer 1996, p. 106).
Priver les disciples de Jésus de l’Eucharistie n’est-ce pas les priver de son amour
qui se donne sur la croix.
Au début de son film, Le déclin de l’empire américain,
Denis Arcand fait dire à l’un de ses acteurs:
«La justice, la compassion sont étrangères à l’histoire.
L’histoire se fait par la force et par la force du plus grand nombre.»
C’est peut-être vrai, malheureusement.
Chacun sait d’expérience combien il est difficile d’aimer.
Comme le dit un de mes vieux amis: «Le monde est un vaste bordel.»
Mais il ajoute: «Tout ce que chacun fait de bon et de bien, même si c’est tout petit, cela empêche le monde de devenir pire.»
Oui, chaque geste de bonté et de tendresse sauve la personne qui pose ce geste
et cela limite le mal qui s’insinue partout et qui veut nous dominer.
Voilà la Règle de Jésus: celle de la bonté généreuse.
C’est celle qu’il propose à ceux qui se mettent à son école.
Aime généreusement. Comme Dieu nous en donne l’exemple.
C’est la miséricorde qui sauve et non les offrandes sacrées et tous les rites religieux.
En puisant dans le coeur même du Père,
Jésus et son disciple sauront vivre de toute bonté et de toute gratuité
malgré toutes les faiblesses et toutes les fautes.

Georges Convert

»»» Questions
  1. Quelle est l’origine de l’expression: “Portez sur vous mon joug”?
  2. Pourquoi le joug de Jésus est-il plus aisé que celui des scribes?
  3. Pourquoi Jésus peut-il s’appliquer ce dicton:
    Personne ne connaît le fils sinon le père,
    et personne ne connaît le père sinon le fils?
  4. Pourquoi le Père se révèle-t-il particulièrement aux tout-petits?
    Qui sont-ils aujourd’hui? Notre Église vit-elle cette priorité aux petits?

Laisser un commentaire